La violence cachée

 

Le 08 janvier 2019.

J’ai pour principe la non-violence. Entre autres choses parce que je suis peu vaillant pour les coups et que face à la castagne je préfère déguerpir. Plus sérieusement je suis pour la non-violence à cause de l’histoire humaine, écrite dans le sang et la douleur des guerres, et parce que je n’aimerais pas reproduire le mode de fonctionnement de mes aïeux. Je viens de Colombie, un pays dans lequel la violence s’est érigée en société, où les armes permettent d’imposer son point de vue. J’ai grandi dans la violence, celle des armes, mais aussi celle des paroles et des comportements. J’ai connu les champs de bataille entre le gouvernement et les guérillas, qui n’étaient autres que les rues des quartiers défavorisés, et j’en ai retirée la conviction que la violence n’engendre que la violence.

La non-violence ne veut pas dire uniquement le fait de ne pas faire usage de la violence. Cette posture réclame surtout une vigilance accrue, un état permanent de dénonciation de celle-ci. Or, dénoncer quelque chose sans comprendre le pourquoi de son existence, ou en le cachant expressément, revient à en justifier les conséquences pour son propre intérêt. Pour enrayer la violence il faut d’abord en éradiquer les causes. Cela est une question de bon sens, me semble-t-il. Lorsque la violence de quelqu’un est utilisée pour le déposséder de ses biens ou de ses droits, sans tenir compte des causes de cette violence, on est en train d’exercer à son tour la violence qu’on dit dénoncer.

Condamner la violence de façon partielle, partisane, sans recul et uniquement comme instrument politique est aussi une violence. Je dirais même qu’il s’agit là de la pire des violences : celle qui est propre aux rouages actuels de fonctionnement de la société, celle qui est tellement inscrite dans notre façon de penser qu’on oublie qu’elle existe. C’est la violence sournoise de puissants qui nous est présentée comme légitime. C’est la violence qui empêche de chercher les causes et de trouver des solutions. C’est la violence qui dénonce la violence des autres et qui ne mentionne jamais la sienne. C’est la violence de ceux qui disent « chercher à comprendre c’est justifier » et qui finit par présenter les actes violents comme insurmontables, ne laissant d’autre choix que la surenchère. C’est la violence de ceux qui trouvent normal que la société soit inégalitaire. C’est la violence de ceux qui ne s’embarrassent pas de conséquences humaines.

Dans la crise actuelle (non pas des gilets jaunes, car ils sont la conséquence et non pas le point de départ de cette crise qui est politique et sociale) chacun perçoit l’existence d’une réelle exaspération au sein des manifestants, qui se traduit dans les bords les plus radicaux par une volonté de s’attaquer à tout ce qui symbolise le pouvoir et l’ordre établi : banques, commerces de luxe, monuments, journalistes, élus, et bien sûr la police, qui est le dernier rempart garant du système et ses privilèges. Or, il est bien aisé de condamner cette violence. C’est facile de dire que les casseurs n’ont rien à faire dans les manifestations, de dire que ce sont des « hordes enragées », des « foules haineuses » qui ne sont là que pour « casser du flic ». Par contre, dire que la violence policière est orchestrée, planifiée et dans beaucoup des cas souhaitée, est bien plus difficile à assumer, et d’ailleurs aucun responsable politique, ni aucun journaliste, ne peut se risquer sans y laisser quelques plumes. En disant cela vous comprendrez que je n’accuse nullement les policiers, ce sont des hommes qui réagissent comme tels face à une situation de stress donnée. Ce que je veux dire c’est que derrière toute violence de la part de la police se cache un responsable politique, soit par une action délibérée d’usage de la force, soit par l’omission ou l’ineptie dans la prise des décisions. Quand la police tabasse, c’est parce qu’on lui dit de le faire, ou parce qu’on la laisse faire sans rien dire.

La violence du gouvernement s’excuse derrière celle des manifestants. Notamment avec un tour de passe-passe vieux comme le monde : en séparant les casseurs du reste des manifestants. On entend dire que les violences sont le fait de casseurs et non pas des manifestants. Or, cela permet de tout justifier, car un casseur n’est point respectable, n’est point défendable. On va même jusqu’à dire que les casseurs ne seraient pas animés par les mêmes revendications que le reste des manifestants. Je me dis, ah bon? Ne sont-ils pas là pour dire leur mécontentement contre le gouvernement et sa politique, contre le système instauré, contre une mesure quelconque ? Ne sont-ils pas là pour, littéralement,  brûler ce monde qui ne leur convient plus pour ensuite en construire un nouveau ? Ce serait bête de croire qu’ils viennent là juste pour casser, sans but ni explication.

Si l’on regarde les personnes arrêtées lors de manifestations, ce ne sont pas des activistes politiques prônant la violence, mais des gens ordinaires, au bord de la rupture, qui ont le sentiment d’être ignorés. Leurs actes sont répréhensibles, punissables par la loi, mais cela ne enlève pas le fait qu’ils sont là pour exprimer leur désaccord et surtout le fait que cette attitude a une origine. Ne pas prendre en compte les causes de cette violence est une erreur (ou un calcul politique). Dans tous les cas c’est irresponsable, car même si les actes violents s’arrêtent, on prend le risque de les voir réapparaître plus tard avec des conséquences que personne ne peut prévoir.

Alors messieurs du gouvernement, pour que la violence cesse dans la rue attaquez-vous aux causes réelles de celle-ci : attaquez-vous aux injustices, à la pauvreté, à l’inégalité, à l’exploitation, au manque de démocratie, à la corruption, au clientélisme, à l’évasion et à la fraude fiscale, au sentiment d’oubli qui habite une partie de la population, et au sentiment de toute puissance de ceux qui sont en haut de la pyramide sociale.

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